
8 août, 7h du matin. Nous nous réveillons à notre fenêtre perle une humidité froide. Dehors, le temps est clair. En passant nos doigts pour écarter les gouttelettes, nous pouvons apercevoir les montagnes que nous avons foulées la veille. Leur découpe les fait ressembler à une couronne de bronze sur un promintoire vert. Emmanuel doit venir nous chercher à 8h. Le cuisiner nous fait un dernier bon petit repas avant de devoir quitter pour de bon le mont Kenya. Déjà la voiture descend de quelques mètres que la couronne de bronze est engloutie par les nuages.
Les retrouvailles avec Emmanuel font du bien, son humour, ses attentions nous mettent directement à l'aise. Nous dépassons les routes de Chogoria, veritable grenier du Kenya, voire du monde. Nous regardons les champs de thé et de café qui feront bientôt le bonheur des papilles des régions les plus riches.

Là quelques plantations de bananes, ici de choux... Chogoria retient l'humidité océanique pour l'offrir plus tard en quantité de fruits, de légumes et de thé ou de café. Mais nous fuyons cette humidité pour retrouver la chaleur sèche du pays de Samburu. Notre bus magique descend en altitude. En chemin, nous déposons Castol et toute l'équipe. Nos chemins se séparent. Nous les remercions et nous reprenons une route où les nuages s'écartent. La route asphaltée pique droit vers le Nord du pays. C'est la direction de l'Ethiopie. Nous percevons un plus grand éclectisme dans la population. C'est dimanche, les magasins tenus par des musulmans sont ouverts. Des femmes en hijab cotoient des femmes en pagnes, des hommes sont en costard et d'autres femmes portent des robes à fleurs. Des petits garcons et des petites filles portent de beaux vêtements pour aller à l'église. D'autres portent une couverture en jupe et des colliers immenses sur leurs épaules dénudées. Nous entrons dans le territoire de l'ethnie Samburu.
Peu à peu, il ne reste que des Samburus, cousins des Masaïs, qui font traverser leurs chèvres sur la route. La route se dépeuple et après avoir traversé une longue plaine, de nouvelles montagnes sortent du sols tels d'immenses monstres. Le décors est rouge sur fond bleu, les montagnes obscurcissent l'horizon. La végétation fait place au désert et le froid des hauts-plateaux a fait place à un soleil de plomb. Nous passons par Archer's post, dernier bastion avant des kilomètres de route dans le désert vers l'Ethiopie ou la Somalie. La route est surveillée par quelques patrouilles militaires, là bas vers le nord à moins de 400 km, les relations ne sont pas cordiales avec les Somaliens. Nous cherchons notre campement à 40 minutes de Archer's post et nous arrivons dans un campement communautaire gardé par des Samburus. Les chambres sont des tentes aux allures de films d'aventure et les singes jouent tout autour de la présence de quelques humains. Suite à une mauvaise reprise du tourisme, nous sommes quasiment les seuls dans le campement et le personnel sourit de voir arriver des touristes dans cette région souffrant bien suffisamment de la pauvreté.

Après avoir déposé les valises, nous décidons de faire un petit safari de deux heures au parc de Samburu.
Les paysages qui nous rappellent la Namibie: grandes plaines désertes avec des éperons rocheux rouges et la route qui perce l’immensité de la nature par une ligne droite. D’emblée Manu nous explique les spécificités de Samburu: les zèbres de grevi aux rayures très fines, les pintades bleutées, plusieurs groupes d’éléphants à la peau rouge comme le sable qu'ils foulent. Comme dit Manu, c’est la crème solaire d’ici, qui rend la peau de nos animaux rougeâtre. Plus loin des girafes réticulées ; différentes des girafes massais (les tâches sont plus grosses et ont des formes géométriques). Nous croisons quelques autres espèces comme l’oryx beige ou l’Autruche de Somalie...





Le décor contraste avec celui du Massai Mara mais reste étonnement beau. 
Les oiseaux suspendent leur nid aux branches et les font paraitre pour des boules de Noël.
Nous quittons le parc où nous reviendront le lendemain afin de mieux investiguer les lieux.

L'hôtel propose de manger dehors à la chandelle. Autant dire que sans lampe torche nous aurions fait l'expérience du restaurant pour aveugle. Un feu de camp permet légèrement de deviner les visages. Cette fois- ci nous mangerons avec Emmanuel car l'hôtel a prévu de l'asseoir à notre table. Jusqu'à présent, Emmanuel gardait ces moments pour lui et pour nous. Mais nous sommes très heureux de ce changement car un repas permet toujours de faire mieux connaissance. Nous parlons notamment de politique, de situation économique du Kenya, des élections. Ce partage permet aussi de connaître l'avis d'un autochtone. Salvatore tourne quelques conversations à la dérision et nous laissons le feu de camp pour retrouver chacun nos chambres.

Durant la nuit Anthony est réveillé par un léopard. Des éléphants ont aussi visité notre camp: empreintes au sol, arbre couchés et points d’eau détruit, visiblement ils avaient soif. 
Le lendemain est entièrement consacrée à la réserve de Samburu. Autruches de Somalie, gazelles-girafes, impalas. La journée de safari s’égrène naturellement et la voiture traverse la plaine du parc tout en soulevant la poussière rouge. 




Plus loin, la rivière a fait pousser des palmiers gigantesques formant des arabesques dans le décors d'autres buissons touffus. Les animaux qui se succèdent commencent à représenter une routine pour nous.
Nous mangeons au bord de la rivière Ewaso Ngiro qui sépare à la fois le Parc de samburu et de buffalo Spring et le comté de Samburu et d'Isiolo. Le vent souffle de telle façon que notre lunch est interrompu par un éléphant qui a senti la friandise d'une banane dans le bus magique. Nous devons nous déplaçer afin d’éviter de provoquer un incident, car à ce jeu on sait d’avance qui est le gagnant.

De retour au camp, en après midi, nous nous reposons parmi les hurlements d’animaux. Nous tentons de deviner quel animal provoque de tels cris avant d'être appelé par téléphone par Emmanuel: « Descendez vite! Les éléphants sont en train de faire le check in ».
Nous voilà en train de faire un safari dans notre propre camp! De manière générale nous avons régulièrement de la visite d’éléphants, léopards, voire même de singes non loin de notre campement… être au cœur de la nature c’est parfois effrayant, oui! Mais vous en avez pour votre dose d'adrénaline. Bloqué dans notre voiture, nous les regardons passer devant nous à quelques mètres. La relation avec Manu devient de plus en plus limpide, on en est au stade des taquineries, de la confiance. Quelle chance d'avoir une si bonne relation avec notre guide pour faire ce voyage. Il devient le grand frère kenyan. Il nous protège certainement de quelques soucis évitables et nous parle avec humour de sa région.

Le troisième jour est consacré à la réserve de Buffalo Spring qui jouxte Samburu, l'autre côté de la rivière, Ewaso Ngiro, après la ville d'Archer Point. Malgré leur proximité, ces deux réserves ont une même faune mais des paysages différents. Comme à Samburu nous sommes cernés par les montagnes mais ici, nous soulevons de la poussière blanche nous rappelant les routes aveuglantes d'Etosha en Namibie. Il y a davantage de cours d’eau qui la traversent et qui accumulent la vie: des nuées d'oiseaux viennent de rafraîchir à côté de crocodiles dormant d'un oeil la gueule ouverte, des éléphants traversent et structurent la forêt de leur pas. 
Les nombreux arbres rendent la rencontre avec les félins compliquée à observer. Pourtant dès le début de notre safari nous avons la chance de tomber sur un léopard se reposant dans un arbre.
L’image est magnifique. C’est déjà un animal très compliqué à observer mais nous réalisons que nous avons eu la chance de le voir à presque chaque safari. 
C’est tout simplement dingue d’observer ce magnifique animal dans son milieu naturel. Nous sommes seuls pour l’observer sous tous les angles. Après une serie de photos, nous laissons notre gros chat à son repos et repartons en direction de la rivière principale. 



Nous y croisons des familles entières d'éléphants, un crocodile lézardant sur un îlot d’une rivière, de multiples oryx et zèbres, puis nous décidons de nous attarder sur une grande famille de babouins.

Ils sont une quinzaine. Le spectacle est drôle et émouvant. On ne peut s’empêcher de penser, d’observer, à quel point ces animaux sont proches de nous. Lorsque l’on croise leur regard on peut presque savoir ce qu’ils pensent: ils sont curieux, ils jouent à cache-cache, ils s'entraident, se nettoient ou mangent seuls noyés dans leur réflexion, s'endorment sous les acacias. Un jeune curieux observe de loin les animaux qui sortent leur tête du bus magique. Comment ne pas faire le lien avec nous? 
Quelques centaines de mètres plus loin nous nous attardons sur une scène beaucoup moins romantique mais terriblement haletante. Voici le tableau: un héron les pieds dans l’eau entouré de crocodiles. La tension est palpable pour le héron qui tente d'approcher le centre du point d'eau alors que certains crocodiles se font passer pour des branches flottantes. Un autre à la gueule ouverte juste à côté, mais le héron continue.
Tout d’un coup le héron, sentant certainement la menace s'approcher, s’envole pour se reposer 4 mètres plus loin: un croco que nous n’avions pas vu était à moins d’un mètre de lui. Anthony déteste qu’on lui enlève son repas sous ses yeux quand il a très faim, il ne peut s’empêcher d’avoir une petite empathie pour ce croco.
La fin de la journée approche, nous décidons de retourner voir si le léopard s'est réveillé. Celui ci est descendu de son arbre et s’est posé sous un autre arbre. Le paysage est une nouvelle fois magnifique, au premier plan le léopard qui dort et en arrière plan l’étendue de la savane avec les montagnes au loin.
Couac des appareils électroniques. Tout nous tombe dessus, la batterie plate, le téléphone bug, la carte mémoire pleine... nous essayons de redémarrer le téléphone, effacer des photos, mettre une nouvelle batterie... Soudain, le léopard se lève et se met en marche . C’est là que nous mesurons toute la richesse que c’est d’avoir un chauffeur de l’expérience d’Emmanuel. Celui-ci calcule la trajectoire du léopard (qui n’est pas droite!) et fait en sorte de toujours se mettre sur la route du félin. Nous avons la chance de le croiser 4-5 fois à un mètre de nous. Avant qu'il ne se décide de disparaître sous les hautes-herbes. Nous le laissons, autant que lui, cette aventure nous a donné faim sauf que nous n'aurons pas les mêmes efforts à fournir.
Nous sortons repus de photos. Laquelle choisir? Laquelle montrer? Bon allez, celle-là ?

Non celle-là

Ou alors celles-ci...



Nous soupons encore avec Emmanuel et nous partons dormir fatigués mais très heureux. Nous devons nous lever tôt le lendemain afin de faire une nouvelle balade dans la montagne.
Comment vous expliquer? Avec Anthony, y a jamais assez. Ceux qui l'ont déjà invité à manger doivent bien le savoir... il fait honneur à tout bon repas. Et bien pour la montagne, au grand dam de Salvatore, c'est visiblement la même chose. Pourtant y avait moyen d'être vacciné avec le mont Kenya, non? Au programme, d'abord se lever à 6 heures du matin. Et de une. Et de deux, pour faire une randonnée sur le mont Ololokwe. Combien ? 13km, madame. Et combien de temps? Oh, juste 6 heures de marches histoire de bien vous aplatir si vous pensiez récupérer des 45 km précédent. D'accord, et c'est haut? ouf... une broutille, hein madame! 1000 mètres d'altitude dans la face. Mais pas 1000 mètres genre, ça viendra petit à petit... non, cette montagne est quasiment une falaise et sous la chaleur du soleil de Samburu. Ça sue des gouttes.


Pour ceux qui connaissent, Castol avançait à du 1 Maslou à l'heure. La convertion belge équivaut plus ou moins à du 1,4 Bosman à l'heure. Ici, notre guide Albat, un jeune damas des rocher aux jambes fines et légères met à la randonnée une allure qui nous fait suer comme des lardons. Ça mouille sa chemise. Anthony râle... oui... il râle mais c'est lui qui nous met dans cette galère. Salvatore essaie d'écouter si il entend Albat respirer. Il semble que le jeune éphèbe marche sur un bord de plage tandis que les deux européens se transforment en jus de fruit. Salvatore remarque que Albat marche avec une machette en main. On va peut être coupé du bois et faire un feu.
- Dites-nous jeune homme, pourquoi ce joli instrument dans vos mains?
- Pour vous protéger.
- oh ? D'éventuels serpents?
- Non, s'il y a des fous qui veulent vous tuer.
-... 
Remarque en nous-mêmes: il est taciturne. C'est bien. Autant ne pas en savoir de trop non plus, ça couperait la surprise. Sinon c'est joli hein comme montagne? Oh regarde, des déjections fraîches d’éléphants. Ça veut aussi nous tuer les éléphants ?
Albat n'est pas très causant mais est sympathique. Il fait souvent des sourires.. ou alors il se moque un peu de nous. Ou alors il va utiliser la machette. 
Après deux heures de montée qui arrachent les poumons, nous admirons la région de Samburu et ses buttes témoins d’un relief encore plus haut dans le passé, le paysage est à couper le souffle. 

Le silencieux Albat répond à nos questions. Il sourit et rit par moment. Il a un regard sérieux et préoccupé par moment. Le courant passe bien et il nous apprend qu'il grimpe ici deux fois par jour. Le gars est juste sur-entrainé.
Il nous parle du soleil de Samburu, nous de la pluie de Belgique. De la montagne qu'il grimpe pour venir regarder la vue, pour réfléchir. Il nous propose de lui- même de venir sur les photos. 
Devant nous, les vautours nous offrent un défilé aérien digne du 14 juillet, sauf que nous sommes à leur niveau. Derrière nous, le désert qui mène à l’Ethiopie. Devant nous cette si belle région qui nous a offert l’hospitalité durant les 4 derniers jours. Une région dure où chaque goutte d’eau a son importance. Une région où la sécheresse entraîne une difficile cohabitation de la vie sauvage et de la vie agricole. Cette cohabitation est pourtant indispensable pour l’avenir. Ici les saisons sont de plus en plus sèches et les rares points d’eau sont donc convoités par tout le monde (nous avons vu par exemple des éléphants détruire des points d’eau dans notre propre camp). Pourtant les Samburus comme Albat et les Kenyans que nous avons rencontrés sont unanimes sur le fait que nous nous devons de préserver cette vie sauvage. Des tas de projets voient le jour. Le Kenya a montré la voie il y a une trentaine d’années, espérons que les recettes qui ont été tant efficaces soient appliquées dans les autres pays africains où cohabitation difficile et braconnage mettent en péril ces richesses inestimables.